Marne : 82e anniversaire de la Libération de Châlons-en-Champagne

Voici l’intervention que j’ai prononcée lors de la cérémonie commémorative de la libération de Châlons-sur-Marne à Châlons-en-Champagne, le samedi 29 août 2026 devant l’ancien siège de la gestapo du Cour d’Ormesson devenu un lieu de mémoire.

« Célébrer la liberté retrouvée des Châlonnaises et des Châlonnais, prélude à la libération totale de la France et à la fin de la Deuxième Guerre mondiale alors que nous vivons dans un monde où la violence des conflits et la profondeur des déchirures s’affichent à la une de l’actualité, témoigne de notre volonté d’être des gardiens de l’Histoire et de rappeler combien il est des moments dans la vie d’une cité qui font sens aux valeurs de la République qui l’animent.

Se souvenir de ces scènes de liesse qui se sont succédé, il y  a quatre-vingt-deux ans, de la rue Carnot à l’hôtel de ville, du quartier Saint-Jean à la rue Léon-Bourgeois, entre les deux ponts effondrés jusqu’à la rue de la Marne, c’est dire combien les habitants ont resplendi de joie, exprimé leur bonheur d’être délivrés du carcan de l’occupant, leur impatience de retrouver les droits qui leur avaient été confisqués, leur envie de construire un avenir dont l’horizon ne serait pas encombré des nuages de la haine, de l’ombre des morts, de la noirceur de l’innommable. Dans ce paysage du renouveau il y avait aussi ceux, un peu plus en retrait, mais secoués par l’espérance, qui pensaient à des êtres chers dont ils étaient sans nouvelle, et pour lesquels ils devraient encore patienter de longs mois avant leur retour ou d’être avertis de leur fin tragique dans le crématoire d’un camp de concentration nazi. Ils avaient déjà oublié les invectives et les menaces de soldats désorganisées et en repli, le passage rapide de Joseph Darnand et de quelques cadres de la milice fuyant la progression alliée ou encore la halte éphémère du personnel de l’ambassade du Japon au Jard, pressé aussi d’aller plus à l’Est.

Se retrouver ici, où a séjourné la gestapo, où ont sévi ses nervis et ses mouchards, ses brutes épaisses de la torture au quotidien de bourreaux, rappelle que le retour de la liberté n’a pas été sans privations, souffrances et sacrifices, qu’elle a eu et a toujours un prix, que la défendre et la préserver engagent, que la sauver peut conduire à donner sa vie pour elle, par patriotisme, cet amour authentique de son pays, pour lequel les plus accablés sont capables de soulever des montagnes pour faire barrage à l’ignominie. Ici les atrocités les plus odieuses et les cruautés les plus brutales ont été délivrées par les sbires du nazisme outrageant les hommes et les femmes qui portaient dans leur cœur un autre idéal. Tout ce qu’ils ont enduré ne doit pas être minoré ni oublié.

Être présent ici ce soir, c’est remercier les éléments de la IIIe armée américaine du général George Patton qui ont concouru, appuyés par des Résistants locaux à la libération de la ville, c’est aussi saluer le sang-froid manifesté par ceux qui ont assuré la continuité de l’Etat et permis tant à la préfecture qu’à la mairie et dans les principales administrations, la transmission des pouvoirs ait lieu sans abus ni compromission et que ceux qui voulaient régler leurs comptes soient empêchés d’agir pour que le dernier mot reste à la justice.

Du rond-point Bagatelle au monument aux martyrs de la Résistance, du mur de la prison où la plaque enchâssée des déportés énumère tous ceux qui ont subi l’enfer concentrationnaire, de la Butte des fusillés sur le terrain de la Folie au monument aux morts de la ville, par les noms de rues et dans les cimetières, on montre à Châlons-en-Champagne, ceux de Châlons-sur-Marne, héros et combattants exemplaires, victimes innocentes, qui ont écrit des pages de la vie de la cité en lettres de sang, d’honneur mais aussi de martyr.

« Toutes les paroles du monde ne pèsent rien face à certains regards qui ont vu l’autre côté des choses », a écrit Hélie de Saint-Marc, résistant et déporté à Buchenwald. Aujourd’hui, les acteurs de la libération de Châlons nous ont quittés. On ne croise plus leur regard. On n’entend plus s’exprimer la puissance de leur engagement, leur humble générosité aussi. On ne visionne plus en les écoutant le film d’une journée pas comme les autres qui ensoleillait leur regard. Leur vécu a rejoint les archives. Il est riche de précieux enregistrements, de poignantes vidéos, de documentaires, de recueils de souvenirs. Les témoins du 29 août 1944 sont de moins en moins nombreux. Les voix s’éteignent, les livres s’en imprègnent, et l’Histoire règne.

Votre présence ce soir signifie que vous êtes, par vos fonctions, vos engagements, vos représentations des veilleurs de la Mémoire de la nation comme la République en a fait le serment envers ceux qui ont tout donné pour qu’elle soit rétablie en esprit et en droit. Vous savez qu’un pays qui fait abstraction du passé se condamne à en revivre les outrances qui l’ont blessé ou un moment défait. N’oublions pas ce qu’a écrit le grand Résistant Marc Bloch entré au Panthéon il y a quelques semaines : « Le passé a beau ne pas commander le présent tout entier, sans lui le présent demeure inintelligible »

Commémorons encore longtemps la libération de Châlons, car la rentrée économique, sociale et politique laisse toujours une place à l’Histoire. »

Hervé Chabaud

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